PETER WHITEHEAD: RIGHT PLACE, WRONG TIME
Suffisait-il, pour un jeune cinéaste anglais des années 1960, de se trouver au bon endroit au bon moment ? On a coutume de ramener le cinéma de Peter Lorrimer Whitehead à cette question, bien qu’elle ne soit pas proprement la sienne. C’est que dans ses dix films – plus de nombreux clips lançant la carrières de stars émergentes – réalisés entre 1964 et 1977, on croirait pouvoir lire les sixties à livre ouvert. Qu’il s’agisse de l’International Poetry Incarnation organisé par Allen Ginsberg au Royal Albert Hall et filmé par Whitehead dans Wholly Communion en 1965, d’une tournée des Rolling Stones en Irlande dans Charlie is my darling en 1966, de concerts du Pink Floyd de Syd Barrett à Londres en 1966-67, de l’effervescence commerciale et culturelle du Swinging London dans Tonight Let’s All Make Love in London ou des évènements sociaux de la fin de la décennie aux États-Unis dans The Fall : Whitehead témoigne et documente la manière dont le corps de la star et le corps du peuple ne faisaient encore qu’un, la façon dont l’un a pu incarner la puissance de l’autre, cette époque où Ginsberg pouvait décrire Dylan comme une « colonne d’air » décuplant le souffle de la foule. Une wholly communion, communion de tous où l’on pouvait sentir l’écho d’antiques expériences sacrées.
 
Au bon endroit au bon moment : c’est bien ainsi que peut se lire à rebours la carrière de Whitehead, qui a étudié pendant trois ans la physique (ce qui lui fournira la matière d’un premier film sur l’histoire des sciences, The Perception of Life) avant de se voir proposer de filmer la manifestation de poésie beat à Londres. La réussite de ce film vint aux oreilles d’Andrew Loog Oldham, le manager des Stones, qui lui proposa de suivra les coulisses de la tournée irlandaise de son groupe. A l’époque, il s’agissait moins d’obtenir l’intimité des stars que de se placer entre elles et le public. Cette place, dedans-dehors, Whitehead la conserve lorsqu’il filme Led Zeppelin en concert : tel insert sur le doigté virtuose de Jimmy Page ou tel autre sur l’incursion d’une fan sur la scène construisent discrètement un point de bascule entre les années 1960 et 1970, entre la communion et l’autisme vers lequel l’art penchera plus volontiers après l’accident de moto et le retrait anticipé de la scène de Dylan, ou encore le meurtre d’un spectateur lors du concert des Stones à Altamont. Une barrière est alors symboliquement posée entre le public et les artistes quand leur relation hystérique se double d’effroi.
 
Tout le prix du cinéma de Whitehead est là : dans l’image, rien que dans l’image. Le rêve d’une communion s’est toujours, mais de plus en plus, accompagné de pressentiments mélancoliques. Presque de prémonitions : dans « Je détruis donc je suis », beau texte introspectif écrit à New York en 1967 et publié dans la revue Films and Filming Magazine en 1969, il raconte notamment comment il eut l’idée d’une scénario pour son documentaire The Fall où une personnalité serait tuée – scénario que l’annonce de l’assassinat de Martin Luther King condamnait bientôt. De telles intuitions sont de l’ordre de la magie ou des légendes dans lesquelles baignent encore l’époque ; encore l’image doit-elle trouver sa juste place entre intérieur et extérieur. Parce qu’elle est promise aux effusions journalistiques ou mercantiles, il faut la remettre au service de la révolution, et celle-ci passe par une réappropriation de la violence. Whitehead a ainsi construit son chef d’oeuve, The Fall, en trois parties, montrant d’abord la violence du monde (extérieur), puis la représentation de la violence faite pour contrer la violence réelle (intérieur), enfin la violence faite à soi, lorsque Whitehead, participant au siège d’une université avec ses étudiants en est brutalement délogé par la police (intérieur-extérieur). C’était déjà l’objectif du pendant londonien de The Fall, Tonight Let’s All Make Love in London, qui minait la fausse euphorie du Swinging London : contre l’hypothèse d’un cinéma supposé anti-interventionniste tel qu’a pu le pratiquer D.A. Pennebaker, celle d’un cinéma vérité où le cinéaste assume une place charnière, met les représentations dominantes en crise et triture inlassablement ses images en salle de montage afin de les remettre au service du peuple. A la fois romantique incurable et simple témoin, individualité affirmée et auteur effacé, émule de Godard (dont il a traduit et publié les films) et précurseur anglo-saxon du clip, Whitehead a soumis le documentaire à une réfléxivité rigoureuse qui déborde les archives sans les trahir.
 
© Antoine Thirion
 
[retour au programme Combat rock > par ici]  
The fall Whitehead
The Fall  
 
 
 
 

 

 
HORS-CIRCUITS,
4 rue de Nemours, 75011 Paris
(métro Parmentier ou Oberkampf)
Tél : 01 48 06 32 43
E-mail : info@horscircuits.com
 
 
 
 
 

 

 
 
 
 
 

 

 
>>> page d'accueil